Roman, Sylduria

Sylduria VI – La Tout Plogrov (34)

Chapitre XXXIV
Chute libre

La tempête a repris sa fureur, plus bruyante et plus effrayante que jamais. Un éclair jaillit, dont le feu enveloppe la coupole et la tour, courant jusqu’au sol.

La tour, à la merci des vents et des tourbillons, commence à balancer comme un métronome. Les jeunes femmes sont projetées d’une verrière à l’autre. Dimitri, les mains crispées sur les lions de son trône, hurle plus fort que le vent :

« Tu ne m’auras pas ! Jamais ! Jamais ! Jamais ! C’est moi qui t’aurai ! »

Xanthia, qui a lâché l’écrin, mais qui garde l’arme serrée dans son poing, va se jeter dans les bras de Lynda.

« Nous allons mourir tous les trois à cause de cet abruti ! »

Ça commence à me donner le vertige, cette histoire-là. Pas vous ? Alors, redescendons sous le cumulonimbus, à la prison de la tour. Nous poursuivrons notre histoire plus tard.

Les prisonniers, eux non plus n’en mènent pas large. Tout le monde a plus ou moins peur de l’orage. La foudre dégouline le long des poutres d’acier et enveloppe de feu le gigantesque monument. Des débris se détachent de la tour en sifflant et tombent en creusant le toit et les plafonds du centre commercial.

« Il faut vraiment se sauver d’ici, dit Igor. Cette tour diabolique va s’effondrer sur nous.

– Impossible, répond Périklès, les murs, les portes et les fenêtres de notre prison sont vivantes. Pas besoin de barreaux ni de verrous. Il faut prier.

– Prier ! prier ! ça va bien nous avancer, c’est sûr ! »

Et de rage, il frappe l’une des parois. Son poing et son avant-bras traversent la cloison.

« Mais tout cela est mort ! Et si c’est mort, cela va s’effriter. Ne restons pas ici. Cassons les murs, cassons les portes, avant que ça nous tombe sur la figure, et fichons le camp.

– Dans l’ordre et sans panique, dit Périklès.

− Jamais sans Lynda, » répond Julien.

Finalement, au bout d’une demi-heure, tous les prisonniers sont rassemblés sur une plage, à cinq cents mètres du pied de la tour, y compris Julien qui s’est laissé convaincre que Lynda s’en sort toujours.

Un sifflement, pareil à celui d’une bombe, leur fait lever les yeux au ciel. Un objet jaune, d’une forme indéterminée, tombe du nuage et vient s’abîmer dans la mer, soulevant une vague et un nuage de vapeur.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Pour le savoir, il faut remonter au sommet de la tour.

« Nous nous embrasserons plus tard, je sens que ça va mal finir. Partons d’ici. »

Lynda a vu juste. Le sommet de la tour se balance de plus en plus. Le trône, sur lequel s’agrippe Dimitri, glisse en avant, puis en arrière, à droite puis à gauche. Xanthia le supplie :

« Descends de là ! Tu ne comprends donc pas ce qui va arriver.

– Je suis l’empereur Nimrod II. Abandonne-moi donc, puisque tu as peur, mais je te châtierai pour ta lâcheté et pour ta trahison.

– Cause toujours mon bonhomme ! Vite, dans l’ascenseur.

– Ça ne me paraît pas une bonne idée, » objecte Lynda.

À peine eut-elle dit ces mots que, frappée par un bloc de glace de la taille d’un homme, la cabine explose et ses débris se dispersent dans les ténèbres.

« Là ! » s’écrie Xanthia.

Elle vient d’apercevoir une trappe d’acier dont un anneau permet l’ouverture. Le vent continue de hurler. La grêle continue de frapper. Xanthia est parvenue à soulever la lourde plaque qui dissimule une échelle de coupée. Lynda s’y engage.

« Alors ! Tu te dépêches ?

– Si tu crois que c’est facile de bouger, avec tous les chiffons que j’ai autour des jambes !

– Des chiffons qui viennent de chez Prada, je te rap… »

Une nouvelle déflagration interrompt la discussion. Le trône vient de traverser la verrière. Tout le dôme s’effondre. Une tornade, accompagnée d’un froid intense, secoue la plate-forme. Xanthia, qui n’a pas eu le temps de se mettre à l’abri, se sent soulevée par la main d’un titan, elle lâche son pistolet.

« Au secours ! Lynda ! »

En un éclair, Lynda lui empoigne les avant-bras avant qu’elle disparaisse dans la tempête, puis la tire dans l’escalier.

Les deux jeunes femmes, momentanément à l’abri, sont maintenant prisonnières d’une salle cylindrique. Plusieurs fenêtres étroites permettent de contempler le cataclysme extérieur.

« Par là ! » s’écrie Lynda.

Elle vient d’apercevoir un escalier en spirale.

« Il n’y a plus qu’à descendre.

– Mille quatre cents étages ! Nous n’avons pas fini de tourner !

– C’est plus facile de descendre que monter, c’est comme l’échelle sociale, aurait ajouté Albert Camus. Prions pour que la tour ait la bonne idée d’attendre que nous soyons en bas avant de s’effondrer. »

Elle déchire le bas de sa robe qui l’entravait dans sa fuite.

« Tant pis pour Prada. »

Les voilà engouffrées dans cet étroit colimaçon de fer, oubliant la fatigue et le tournis. Au bout d’une centaine d’étages, la tour s’élargit. L’escalier devient moins abrupt et plus confortable.

Elles descendent.

Elles descendent encore.

Elles descendent toujours.

Elles descendent sans cesse.

Les voilà enfin parvenues, épuisées, au rez-de-chaussée.

La salle d’honneur, là même où devait se produire le concert d’inauguration, ressemble à un de ces blockhaus abandonnés sur les plages, dont ne subsiste que le béton. Tout est désolé, ravagé, les plafonds éventrés, le mobilier broyé.

« Où est la sortie ? demande Lynda.

− Par là. »

Malheureusement, le système d’ouverture automatique de l’entrée principale est en panne.

« La porte de service, » dit Xanthia.

Une petite porte d’acier, à l’arrière du bâtiment. Lynda abaisse la poignée, pousse le battant.

« Qu’est-ce que c’est encore ?

– Quoi ?

– Ça coince.

– Et bien ! Pousse.

– Ça ne bouge pas.

– Essayons à deux. »

Deux épaules pressent le lourd panneau d’acier qui finit par s’ébranler, laissant aux jeunes femmes un passage étroit par lequel elles s’échappent enfin. Parvenues à l’extérieur, elles trouvent leur évasion entravée par un amoncellement de débris arrachés à la tour par l’orage. Elles doivent se faufiler, se courber, enjamber des poutres, ramper dans l’eau stagnante.

Elles parviennent enfin à se libérer, les habits déchirés et gâtés par la boue, le visage maculé.

« Te voilà propre ! s’exclame Xanthia. Et moi qui pensais revendre ta robe sur “le Bon Coin” ! Quel gâchis !

– Nous avons échappé à la tour de ton cinglé de mari, et nous sommes en vie. La vie vaut tout de même plus qu’un paquet de chiffons, même de chez Dior.

– Prada, s’il te plaît. »

Quelle ne fut pas la joie de Julien quand Lynda l’appela pour lui dire qu’elle était bien arrivée et qu’il devait aller la porter jusqu’à son lit !

Il aura fallu toute la nuit à Lynda et à Xanthia pour descendre les quelque trente-cinq mille marches de la tour Plogrov. Elles s’effondrèrent toutes deux, épuisées, sur le gazon. La tempête s’était apaisée, le redoutable nuage s’était dissipé.

La descente de Dimitri, on s’en doute, a été beaucoup plus rapide.

Dimitri venait d’inventer le trône éjectable. Alors que le symbole de sa puissance usurpée se précipite vers la terre, lui se précipite vers le ciel. Son corps jeté dans la tourmente est aspiré comme un fétu dans les tourbillons. Il s’élève, retombe, s’élève de nouveau. La force des éléments le projette hors du cumulonimbus. Il s’élève, il plane, il retombe dans le crépuscule. Sa sueur se transforme en une couche de glace, de plus en plus épaisse. Il n’est déjà plus aussi fier.

Un coucher de soleil à cette altitude constitue un spectacle magnifique, mais notre ami n’en a cure.

Comment peut-on survivre, dans de telles conditions, à l’hypothermie et à l’asphyxie ?

Les membres de Dimitri s’engourdissent, le froid produit dans tout son corps une douleur semblable au feu du bûcher. Puis il se sent glisser dans l’inconscience.

« Je serai mort avant de toucher le sol, c’est mieux ainsi. »

Dimitri s’évanouit. Dans son agonie délirante, il entend une voix virile lui répéter en boucle :

« Ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive. »

Dimitri se réveille.

« Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il se rappelle soudain sa position, sa chute interminable et irréversible. Pendant son inconscience, il a continué à tomber. Il voit, au-dessous de lui, s’étaler la ville et ses faubourgs. L’atmosphère est devenue plus riche et le froid plus supportable. Il constate avec frayeur que la mort s’approche de lui. Comme il aurait préféré perdre la vie au cours de sa chute ! Bientôt il reconnaîtrait les rues et les places d’Arklow, cette cité qu’il croyait avoir conquise et qui va l’engloutir dans son asphalte et ses pavés.

« Ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive. »

Dimitri étend ses bras et ses jambes, tentative dérisoire de ralentir sa chute.

« Ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive. »

Dimitri se met à penser :

« Je n’ai pas beaucoup de temps pour réfléchir. Ou bien je m’aplatis par terre, ou bien je change de vie. C’est tout de même dur. Enfin ! Je n’ai pas le choix. Il va falloir parlementer avec Dieu ; je ne suis pas tellement en mesure de lui dire ce qu’il doit faire. Bon d’accord, Seigneur, on fait comme ça : tu me sauves d’abord, et pour le reste nous verrons après l’atterrissage. »

Je ne sais pas si on peut vraiment appeler la démarche de Dimitri une conversion.

Une brutale secousse le soulève, comme si un parachute invisible venait de s’ouvrir, l’arrachant à la mort.

« Ouf ! Eh bien ! Merci Seigneur ! À charge de revanche. »

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