Le Forgeron d'Audresselles, Théâtre

Le Forgeron d’Audresselles (15)

Dixième tableau (suite et fin)

Scène III

CLAIRE – MICHEL – BOCQUILLON – MAUPRAT – CASSAGNAC – TAILLEBOS – CHŒURS

BOCQUILLON

Vous voilà, petits scélérats,
Hérétiques et apostats !
Et toi fille délurée,
Libertine et dévergondée !
Tu es bien femme pour tromper,
Pour séduire et pour achopper,
Toi qui dans ta maison as semé l’hérésie.
Que les feux de l’enfer brûlent ton infamie !
Jézabel, loin de moi disparais !

MICHEL

Holà ! Messire, un peu de respect !

BOCQUILLON

Tais-toi, forgeron sans cervelle !
C’est ta sœur ici que j’interpelle,
Qui m’arracha des mains ce livre censuré !

(Entre Mauprat, dans un état torpide.)

MAUPRAT

Bonjour, monsieur notre curé.
Bienvenue dans notre humble gîte.
Claire, voici pour toi de la visite.

(Entrent Cassagnac et Taillebos.)

BOCQUILLON

Il ne nous manquait plus, ma foi, que ces deux-là !

(à Claire)

Rendez-moi, je vous prie, le livre que voilà.

(Claire pose la bible sur la banquette et s’assoit dessus.)

CLAIRE

Vous qui me menacez des vengeances divines,
Me traitant de ribaude ou bien de gourgandine…

BOCQUILLON

Ai-je bien dit cela ?

CLAIRE

Oui, vous qui dans votre ire insultez mon honneur,
Qui voulez m’inspirer la honte et la frayeur,
Dites-moi de quel crime odieux
Suis-je coupable contre Dieu ?
Ai-je mérité l’anathème
En proférant quelque blasphème ?
Mon seul crime est d’aimer Jésus, notre Seigneur,
Et l’adorer avec ferveur.
Fussiez-vous cardinal ou fussiez-vous apôtre,
Qui faut-il honorer, sa parole ou la vôtre ?
Vous donner cette Bible et vous la brûleriez ?
Il faudra que vous me tuiez !
Vous qui représentez le Saint-Père et l’Église,
Et ne tolérez pas qu’en ce saint livre on lise,
De quel droit nous priver de cette vérité ?
Moi je reçois du Christ la seule autorité.
À lui seul vous me verrez soumise.
Ce que Dieu m’a donné jamais ne me prendrez,
Ce qu’il m’a dévoilé jamais n’effacerez.

****

BOCQUILLON

Mais enfin, mon enfant, que me reproches-tu ?

CLAIRE

C’est à Michel et à moi de vous poser cette question. Que nous reprochez-vous ? Qu’avons-nous fait qui soit condamné par la parole de Christ et celle des apôtres ? Est-ce pécher que de vouloir être conduit par le bon pasteur ?

****

BOCQUILLON

Mais je suis là pour vous guider.
Ne suis-je pas votre berger ?

CLAIRE

Je sais combien de peine
Pour nous sauver de la géhenne
Vous vous imposez nuit et jour.
Mais je proclame sans détour :
Le seul berger que je veux suivre,
C’est mon sauveur, le Dieu du livre.
Dans ses sentiers je veux marcher,
L’âme fondée sur ce rocher.

BOCQUILLON

Ma pauvre enfant, fille insensée !
Qui dans ta tête a mis de si folles idées ?

CLAIRE

Folie aux yeux du monde, et sagesse pour Dieu.

BOCQUILLON

Je ne puis tolérer tes discours odieux.
La sagesse du diable égare ta pensée.
Ton ignoble hérésie comme une peste infâme
Des enfants du pays contamine les âmes.
Disparais loin de moi, maîtresse de Satan.
Disparais de ma vue. Va-t’en ! Va-t’en ! Va-t’en !

MAUPRAT (émergeant de sa torpeur)

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?
Vous voulez la chasser, canaille !

BOCQUILLON

Ne vous en mêlez point, Mauprat !
Ceci ne vous regarde pas.

MAUPRAT

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?

BOCQUILLON

Pour préserver notre village
De l’erreur et de ses outrages.

MAUPRAT

Et vous voulez qu’elle s’en aille !

BOCQUILLON

Elle met ma paroisse en danger.
Qu’elle s’évade à l’étranger

MAUPRAT

Pourquoi faut-il qu’elle s’en aille ?

BOCQUILLON

Qu’elle s’éloigne d’Audresselles
Et que son Cassagnac nous débarrasse d’elle.

MAUPRAT

Vous la chassez, mais de quel droit ?
N’oubliez pas qu’elle est à moi.
Elle est à moi, et rien qu’à moi.
Hélas ! Cruelle destinée !
Ma vie sans elle est ruinée.
Claire partie je suis perdu.
Mieux vaudrait que je sois pendu.
Pourquoi le ciel en sa colère
Me prive de ma tendre Claire ?
Quel est mon crime, et qu’ai-je fait ?

BOCQUILLON

Quel est ton crime, je ne sais !
Mais Dieu à toute connaissance
De tes fautes, de tes offenses
Péché non confessé,
Péché non avoué,
Qui n’a trouvé la grâce
Nous retrouve toujours et paraît en surface.

CHŒURS

Péché non confessé,
Péché non avoué,
Qui n’a trouvé la grâce
Nous retrouve toujours et paraît en surface.

MAUPRAT

Mon péché ! Mon péché !

CHŒURS

Le péché de Mauprat.

BOCQUILLON

Ton péché te rattrapera.

CHŒURS

Ton passé te retrouvera.

(Mauprat se remet à boire.)

MAUPRAT

Vous dites que ce Dieu sévère
Me pourchasse dans sa colère.

CHŒURS

Cette nuit-là, t’en souviens-tu ?
Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,
Brisa des huguenots la fragile nacelle.
T’en souviens-tu, Mauprat, forgeron d’Audresselles ?

MAUPRAT

Oui, comme si c’était ce soir.
J’entends les cris de désespoir.
Je revois la coque brisée
Sur la falaise balisée.
Oui, c’est moi qui portais le feu.
Il était donc là votre Dieu.
Il m’a vu, pauvre misérable.
Il m’a vu, naufrageur pendable.
Dans la tempête il était là,
Dans le noir épiant Mauprat.
Oui, mon péché…

CHŒURS

                                   Le forgeron sans âme
Dans la tourmente ourdit ce crime infâme.

MAUPRAT

La lanterne… le feu…
Oui, quel crime odieux !
Mon péché… ils n’avaient nulle chance…
Sur ces flots en démence.
En pleine mer ils auraient disparu
Et ce coffre aurait été perdu.

CHŒURS

Ce lourd coffre de cèdre aux solides ferrures.
Comme il t’en a tenté d’en briser la serrure ?
Qu’as-tu trouvé dans la cassette ?
Un trésor chargé de piécettes ?

MAUPRAT

Un énorme bouquin
Et quelques parchemins.
Ah ! mon péché me veut reprendre !
Dans ce coffre rien à revendre !
Point de louis, point de valeur !
Ce livre-là fait mon malheur !
Traître de livre, à tous les diables !
Pieux sermons, contes et fables !

(Il s’écroule.)

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