Feuilleton d'Hermas

Episode 5: Où même avec l’aide du Gouverneur, la Dame doit faire un compromis

Ceux qui écoutent ne sont pas ceux qui courent
Nul ne s’occupe de comprendre dans la fureur
de la vie, de l’action, de la fuite du malheur.
Seul le simple voit qu’il fait lumière en plein jour.

Encerclé par deux rangées de gardes chamarrés, nous progressions dans de grands couloirs couverts de tapisseries. L’art de ces objets était tellement élaboré que je ne pouvais m’empêcher de les regarder en passant, oubliant presque notre situation de détresse. A l’approche de notre escorte, les gens se plaquaient contre les murs et nous dévisageaient d’un air dur. Après de longs couloirs et des portes décorées, nous arrivâmes enfin dans ce qui semblait être une salle du trône, qui contenait facilement la moitié de la richesse sur terre : depuis le sol jusqu’au plafond, tout était recouvert de lamelles d’or, et les fauteuils étaient en bronze. Un dignitaire – le gouverneur selon toutes apparences – se leva, dans un manteau de pourpre et d’argent.

– Je suis le gouverneur Démocrite, et je vous souhaite la bienvenue à Hevel, ma Dame !
– C’est pour nous dire bonjour que vous avez surveillé les portes ?
– Bien sûr que non ! Je voulais simplement que nous ne perdions pas de temps.
– De temps pour quoi ?
– Mais… pour faire avancer votre cause voyons.

L’incrédulité plana au-dessus de tous pendant un instant, surtout dans l’assistance. Démocrite, puisque c’était son nom,  descendit du trône avec précipitation, et enleva sa coiffe de plumes. C’était un homme d’âge mûr, aux longs cheveux gris plaqués sur le crâne,  sans rides, ce qui était bizarre pour son âge.

– Ma cause ? Comment le savez-vous ? Serait-ce l’Usurpateur qui vous as prévenu ?
– Le M… L’Usurpateur m’a effectivement prévenu, et j’ai décidé de ne pas obéir à ses ordres, mais de me ranger à vos côtés. Il est évident que l’Empereur est un bien meilleur choix n’est ce pas ?
– Un choix pour quoi faire ?
– Hm… et bien, pour vivre en paix et dans la prospérité.
– Et pourquoi devrais-je vous croire ?
– Premièrement parce que vous n’êtes pas au fond d’un donjon, et ensuite parce que je vous offre de vous accompagner immédiatement à la place du marché pour déclamer votre appel.
– Alors allons-y de suite !
– Vraiment ? Ne voulez-vous pas vous changer d’abord ? Mettre des vêtements qui correspondent mieux à votre état de Reine ?
– Je croyais que vous vouliez m’aider…
– Mais bien sûr ! Simplement je me disais… Oh, vous avez raison après tout. Gardes, aux halles des lutteurs !

Ils avaient l’air perplexe, mais obéirent au gouverneur. Démocrite ouvrait la marche, et nous étions derrière lui, toujours entouré de gardes. Je trouvais bizarre que les mêmes gardes qui nous avaient amenés prisonnier soient désormais ceux qui étaient censés nous protéger, juste par une parole du gouverneur.

Le trajet dura presque une heure, tant la ville était à la fois grande et peuplée. Les gardes durent plus d’une fois frapper de l’hast pour tracer un chemin, et plus d’un panier tomba par terre à cause d’eux. Enfin, nous arrivâmes sur ce que Démocrite appelait la halle aux lutteurs.

A l’origine, c’était une gigantesque place qui servait de marché depuis des temps immémoriaux. On avait construit par-dessus des halles de marbre très impressionnantes avec une arène creusée au milieu, qui servait à toutes sortes de divertissements, dont les plus courus était des matchs de lutte, d’où le nom de « halles aux lutteurs ». Quand les êtres humains ne se fracassaient pas l’un l’autre, on y faisait se battre des coqs, des chiens, et tout ce sur quoi on pouvait miser de l’argent. Autour de l’arène et de sa gigantesque aire de paris, des stands de tout type s’étalaient anarchiquement de partout. Certains étaient en dur, d’autres étaient de simples tapis au sol, vite enroulés et vite déroulés. Une masse noire de monde s’y agglutinait comme des mouches autour d’un cadavre, au point où l’on ne voyait plus le sol.

Nous allons vous improviser une tribune, ma Dame. Trouvez lui vite une borne ou une caisse vous  autres ! ordonna le gouverneur.

On plaça un panier en osier devant ma Dame, et elle monta dessus. Le gouverneur lui fit un signe d’encouragement. Jusqu’ici tout allait bien. Nous aurions dû être en prison, mais nous étions à présent au meilleur endroit de la ville pour proclamer le retour de l’Empereur. Tout était idéal même. Et la Dame proclama.

Et personne ne l’entendit. Le tapage de cette place, les préoccupations de ses occupants, la distraction du combat de coq au milieu eurent raison de sa capacité à se faire entendre. Bien sûr, quelques curieux avaient levé le nez devant cette femme en habit d’esclave qui parlait, mais en réalité c’était l’escorte de gardes du palais et le gouverneur qu’ils regardaient. Je n’étais même pas sûr qu’ils aient remarqué que la Dame parlait. D’autres s’étaient arrêtés, parce qu’ils pensaient que c’était une sentence publique, qu’on allait condamner et punir la Dame. Quand ils comprirent que ce n’était pas le cas, ils se dispersèrent aussitôt, la mine déçue. La Dame proclama encore une heure complète, malgré la futilité complète de ses efforts. Toujours des curieux levaient la tête, mais personne ne l’écoutait jusqu’à la fin d’une phrase. A la fin, elle descendit de son panier en osier, et demanda à Démocrite de rentrer au palais. Le trajet dura une nouvelle heure.
Je regardais le visage de ma Dame : elle pleurait de frustration et de tristesse. Elle essuyait ses larmes avec sa manche miteuse, mais la plupart d’entre elles roulaient sur ses tatouages d’esclave. Une fois au palais, Démocrite nous mena jusqu’à une petite chambre à l’écart, dont la décoration était presque sobre.

– Pourquoi ne m’ont-ils pas écouté, gouverneur ?
– Nous sommes un peuple qui aime le spectaculaire madame, c’est ainsi que nous sommes faits. C’est pour cette raison que j’insistai pour que vous changiez de vêtements : ainsi vous auriez davantage attiré l’attention, et on vous aurait davantage écouté.
– Et pourquoi nous avoir mené à l’endroit où justement les personnes sont le moins disposées à écouter ?
– Mais au contraire ! C’est l’endroit qui est à la fois le plus peuplé et le plus ouvert de la cité ! Voudriez-vous que je vous amène dans le quartier des tavernes, où tous sont ivres dans les rues ? Ou bien dans les quartiers ouvriers, ou chacun a le nez collé à son atelier ?
– Alors que peut-on faire ? demandais-je au gouverneur.
– Nous adapter. Ma Dame, je vous demande de vous laisser faire pendant une heure : j’ai des maquilleuses qui sauront gommer ces tatouages et des costumières qui sauront vous donner de la prestance. Avec ceci, vous serez l’attraction parfaite.
– Mais je n’entends pas être une attraction !
– Bien sûr que non, mais c’est juste un stratagème pour que vous attiriez ainsi les foules et que votre message ait la portée qu’il mérite !

La Dame réfléchit longuement, l’expression boudeuse.

– D’accord, gouverneur Démocrite. Faites comme cela.
– Parfait. Vous aussi, dit-t-il en me désignant, je vais m’occuper de vous.

Une petite armée de serviteurs surgit dans la chambre et m’emmena dans une pièce d’eau, où ils me récurèrent avec application, s’occupant de mon corps, de mes cheveux, de ma barbe et même de mes ongles. Quand j’en eus fini avec l’eau, ils me passèrent une livrée noire aux points d’argents qui était magnifique de classe et de sobriété. Ils mirent presque vingt minutes à me coiffer, puis ils me demandèrent d’attendre qu’ils aient fini de faire de même avec la Dame. Je fis les cent pas pendant cent heures – c’était en tout cas mon ressenti- et je fus enfin appelé. Sur le chemin de la chambre, mon costume m’étouffait et me grattait. Puis je vis la Dame.

Et elle était plus magnifique et flamboyante que je ne l’avais jamais vu.

« Maintenant, dit le gouverneur Démocrite, ils vous écouteront. »

3 réflexions au sujet de “Episode 5: Où même avec l’aide du Gouverneur, la Dame doit faire un compromis”

  1. Superbes allégories écrites avec une plume élégante dont l’écriture me rappelle les histoires contenues dans un livre s’intitulant: « contes phoeniciens » par un nom d’emprunt, Pierre Roxanar.
    Merci et bravo.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour, j’ai découvert récemment votre site et j’ai lu les 5 épisodes contenant des allégories très contemporaines. Comme dans les paraboles, les images symboliques permettent d’approcher des vérités cachées. J’ai par exemple été sensible à cette Dame qui, pour être entendue, est prête à se travestir afin d’être plus crédible. Votre talent me fait penser à J. Bunyan. Merci encore pour ce moment, de lecture édifiante et divertissante.

    Aimé par 1 personne

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