Ados, Classiques, Contes et nouvelles, Prose

Manue

L’heure est enfin venue d’accomplir son destin…

Manue pousse la porte du jardin. Il fait nuit, mais on se croirait presque en plein jour en ce soir de pleine lune. L’ombre des oliviers se dessine sur le tapis d’herbe sèche qui couvre le sol du jardin. La fête est finie, et cette promenade entre amis est la bienvenue. Manue aime venir ici. Situé sur une colline, à l’écart de l’agitation de la ville, ce parc offre un panorama splendide sur les remparts de la cité et les plaines qui l’entourent. Il indique un vieil arbre centenaire à l’abri des regards, où ils peuvent s’installer au calme pour profiter de ces dernières heures à passer ensemble.

Il laisse ses amis s’assoir en les regardant un à un. Ils rient, ils sont heureux de leur journée et appréhendent avec sérénité un repos bien mérité. Manue semble être le seul à avoir compris ce qui va se passer. Son regard s’arrête sur John, son meilleur ami. Il est doux et réservé, mais son assurance et sa fidélité le démarquent des autres. Il sait qu’il pourra compter sur lui, qu’il ne l’abandonnera pas. Son sourire s’efface, alors qu’il se rend à l’évidence : c’est leur dernière soirée ensemble. Il a essayé de leur expliquer tout à l’heure, mais ils n’ont pas voulu comprendre. Il ne peut pas leur en vouloir. Lui seul connait la nature de sa mission. Ses yeux se détournent de John pour se poser sur Pierre. Un petit rire lui échappe. Pierre le fougueux, l’impétueux, prêt à tout. Il fonce dans le tas, il se croit dur comme le roc. Et c’est vrai qu’il a la tête dure. Pourtant, Manue sait qu’il ne résistera pas aux attaques, pas cette fois. Pierre ne s’attend pas du tout à ce qui va se produire cette nuit. Les amis de Manue ont compris qui il est, ils savent que le prince vient pour les délivrer et ils ont marché à ses côtés alors qu’il révélait peu à peu sa puissance au peuple asservi, mais ils ne savent pas à quel point le combat va être difficile.

Manue demande à ses amis de surveiller les alentours alors que lui se retire seul un moment. Ils sont habitués à ce qu’il s’éloigne de temps en temps. Il doit retrouver son père une dernière fois avant le combat final, c’est crucial pour trouver la force d’affronter la pire violence faite au monde, le mal personnifié. Il s’inquiète néanmoins : ses amis ont-ils compris ce qui va leur fondre dessus d’un moment à l’autre ? Seront-ils assez vigilants pour surveiller comme il faut les environs ? Il n’a pas voulu les effrayer en leur donnant les détails de sa mission, mais l’heure vient, l’affrontement est imminent, et eux font la sourde oreille. Ils connaissent la puissance de Manue, ils l’ont vu à l’œuvre assez souvent pour savoir de quoi il est capable. En sa compagnie ils n’ont peur de rien. Mais la bataille ne doit pas se passer comme cela, il ne devra pas s’opposer tout de suite, car l’ennemi doit d’abord le capturer. C’est le seul moyen de pénétrer dans son antre et d’atteindre les forces obscures qui anéantissent son peuple. Cela, ses amis n’ont pas voulu l’entendre.

Manue a trouvé un coin isolé. Il entend les conversations de ses amis au loin. Il inspire profondément et ferme les yeux. Lorsqu’il les rouvre, il se trouve dans le jardin de son père, devant le palais, qui brille toujours autant par sa magnificence. Il est bon de se retrouver ici. Il lui faudra du courage pour quitter à nouveau cet endroit. Son père, le roi, est assis sur le banc. Manue le rejoint rapidement.

– Papa.

Son père l’embrasse sur le front et lui sourit. Manue peut lire de la tristesse dans ses yeux.

– Mon fils. Comment tu te sens ?

C’est une drôle de question étant donné les circonstances. Son père sait bien que son moral n’est pas au plus haut. Un de ses proches est en train de le trahir pour une poignée de pièces. Ses meilleurs amis vivent leurs derniers instants dans une parfaite insouciance. L’ennemi est prêt à fondre sur lui comme un aigle sur sa proie. Il s’apprête à sauter dans le vide et le pire c’est qu’il devra le faire seul.

Pourtant, Manue connait son père et il sait que ce dernier lui offre, par cette question, la chance de chercher le réconfort dont il a besoin. Son père se soucie vraiment de lui. Il répond donc en toute franchise :

– Franchement, j’ai connu des jours meilleurs. Je ne sais pas quelle émotion est la plus forte entre la peur, la colère, la tristesse ou la joie.

Car Manue éprouve bien de la joie, enfouie au fond de lui. La joie de savoir que la fin est proche et que bientôt l’ennemi rampera à ses pieds tel un ver insignifiant.

Son père, plein d’assurance, lui répond simplement :

– N’aie pas peur, tu vaincras.

Manue a la voix qui se brise lorsqu’il demande :

– C’est vraiment aujourd’hui que ça doit se passer ?

Son père le prend par les épaules. Une larme coule le long de sa joue. Il hoche doucement la tête. A quoi bon repousser l’heure fatidique ?

– Tu es prêt, et l’ennemi aussi. Cela fait trop longtemps qu’il règne. Nous devons libérer notre peuple.

– Je sais. Je l’ai vu à l’œuvre. Le peuple souffre tellement. Pourtant…

Manue a la mine défaite. Ici, il peut être lui-même et montrer ses vrais sentiments. Son père le connait assez pour l’aimer quoiqu’il arrive. Il est fier de son fils.

Le jeune homme commence à faire les cents pas devant son père en se frottant la tête :

– Ce n’est pas le combat qui me fait peur papa. Je vais devoir mourir ! Ça m’angoisse. Ses partisans sont comme possédés, je n’ai lu que rage et mépris dans leurs yeux. Je n’ose imaginer le sort qu’ils me réservent.

Le roi reste silencieux. Il ne sait quoi répondre à la détresse de son fils. Manue reprend alors :

– Est-ce vraiment nécessaire ?

– C’est indispensable, tu le sais. Ils doivent te prendre, c’est le seul moyen.

– Tu seras là ?

Le père de Manue serre son fils dans ses bras. Manue pleure maintenant. Il a soudain envie de rester là, d’abandonner la mission. Le roi lui dit alors :

– Je suis fier de toi Manue. Tu es incroyablement courageux. Tu te rappelles quand tu m’as dit qu’il y avait un moyen ? C’est toi qui as imaginé ce plan et ce soir, tu vas accomplir ce pourquoi, tu m’as quitté, tu vas libérer ces gens et ouvrir le portail. Mon pouvoir coule dans tes veines, et tu possèdes une force et une détermination inimaginable en toi depuis ta naissance.

Il s’écarte de lui et le regarde dans les yeux.

– Je ne peux pas t’accompagner. Personne ne le peut. Tu dois le faire seul.

Manue prend une profonde inspiration et déclare :

– Je sais. Reste avec mes amis, et prends soin d’eux. Ils sont si fragiles dans le fond. Ils n’ont pas compris. Les prochaines heures vont être très difficiles pour eux et je ne serai pas là pour leur expliquer.

Le roi hoche la tête et adresse un signe de la main à son fils, qui quitte le jardin du palais pour la dernière fois. Manue a le cœur serré à l’idée qu’il ne pourra plus y revenir avant la fin de sa mission.

Le jeune homme rejoint ses amis. Ces derniers se sont endormis. Son cœur s’affole soudain : ils n’ont vraiment rien compris. Il les secoue pour les réveiller, car le jour pointe à l’horizon. Alors que Pierre se lève en s’excusant de n’avoir pas surveillé, Manue entend des voix qui viennent de l’entrée du jardin. Les voilà.

Une foule arrive, le traitre à sa tête, cet ami de Manue qui les a quittés hier est allé vendre des renseignements à l’ennemi. Le voilà qui vient, la tête haute, livrer le jeune homme à une troupe armée. Pierre panique et sort son épée pour défendre Manue, mais le jeune homme lui demande de la ranger :

– Non Pierre ! Arrête, c’est inutile.

Il tourne le dos aux assaillants pour parler une dernière fois à son ami en colère. Il murmure d’une voix à peine audible :

– Je suis désolé. J’ai essayé de t’expliquer hier… ils doivent m’emmener, c’est ainsi que ça doit se passer.

Ses amis ne disent plus rien. Ils se dispersent alors que les gardes s’emparent du jeune homme, lui serrant les bras d’une poigne de fer.

Quelques heures plus tard, Manue est jugé. Mais il n’est pas dupe, la décision est déjà prise, c’est un jugement d’apparat, pour faire croire au peuple qu’il y a des raisons valables pour que ce prisonnier soit mis à mort. Ces serpents n’ont rien contre lui, et il ne daigne même pas répondre à leurs questions.

Il garde son calme alors qu’on le frappe encore et encore. On l’a tellement fouetté et griffé que son corps endolori est comme anesthésié. Une goutte de sang coule de son front jusqu’à ses lèvres. Le pire, ce n’est pas la souffrance physique mais les insultes et le mépris de ses agresseurs. Il sent cette force, ce pouvoir qui se réveille en lui. Soudain, un feu brûlant embrase chaque cellule de son corps. Un seul mouvement suffirait à anéantir la foule de ses oppresseurs. Une seule parole, une seule pensée même, et il prouverait à tous ces démons qu’il est le prince, qu’il est leur roi. Mais il doit se contrôler, patienter. Il ferme les yeux pour ignorer l’homme qui lui crache au visage. Alors qu’il endure amèrement l’humiliation publique, il repense à la raison de sa mission. L’ouverture du portail offrira un monde meilleur à son peuple qui souffre depuis trop longtemps des attaques de l’ennemi. Cette force obscure s’est emparée des corps et des âmes, et de plus en plus d’entre eux sont perdus.

Il revoit alors le visage de cette femme pâle et triste, malade depuis tant d’années, et revit la scène comme si c’était hier. Elle s’est approchée de lui car elle savait qu’il pouvait la guérir. C’est presque le seul pouvoir dont il a fait usage devant son peuple : son pouvoir de guérison. Il ne pouvait pas la laisser repartir comme elle était venue. Il a vu sa tristesse et il a voulu l’aider. C’est pour elle qu’il le fait.

Il se souvient aussi de cet homme vêtu de guenilles, allongé sur le trottoir, délaissé, méprisé. A force d’être là à gémir, il faisait partie du décor. Personne ne se souciait de lui. Mais Manue n’a pas pu l’ignorer. C’est pour lui qu’il le fait.

Des hommes et des femmes qui souffraient, il en a vu plus que de raison. S’il est là aujourd’hui, c’est pour eux. La vie ne doit pas se résumer à cela, non, l’ennemi a été libre assez longtemps, il est temps d’en finir. Il ouvre les yeux une dernière fois et crie de désespoir, alors que chaque cellule de son corps n’est plus que douleur. Soudain, toutes ses forces l’abandonnent, la mort est là, enfin, l’obscurité la plus profonde, le froid glacial, le néant. Mais alors qu’il sent l’emprise de l’ennemi fondre sur lui, une lumière vive envahit l’espace et déchire le ciel.

Presqu’aussitôt, c’est le silence et le noir absolu.

Boum… boum… boum…

Manue reprend conscience, il respire lentement au rythme des battements de son cœur. L’ennemi est près de lui, il peut sentir sa présence. La mort l’a amené ici devant lui. Le jeune homme sourit intérieurement : le plan a fonctionné. L’ennemi doit enrager en ce moment, dans l’attente de son réveil, car il entend son cœur battre à nouveau, Manue en est certain, et il sait que son heure est venue. L’ennemi prend conscience de son erreur, il sait maintenant que Manue est la clé. L’énergie libérée par sa mort a ouvert une brèche qui deviendra la porte vers la liberté. Son empire vient de s’écrouler. C’est l’heure du dernier combat mais il est perdu d’avance.

Manue sent peu à peu le pouvoir de son père, plus fort que jamais, inonder tout son être. Enfin, il va pouvoir laisser libre court à sa colère et déchainer sa puissance contre l’ennemi. Enfin, le portail vers l’autre monde est ouvert. Enfin, son peuple est libre.

Manue ouvre enfin les yeux pour accomplir son destin.

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