Par Christian Neufné, en réponse au défi #alternative.
« Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains… »
Toute ? Oui ! Toute !
Il n’y a plus d’irréductibles Gaulois pour résister encore et toujours à l’envahisseur. Pourtant cette irréductibilité (quel drôle de mot) n’est-elle pas essentielle ?
Notre humanité ne s’enracine-t-elle pas là ?
N’est-elle pas un ingrédient indispensable à la potion magique ?
Porter cet aspect irréductible, n’est-ce pas cela aussi être à l’image de Dieu, comme le suggère la Bible ?
Plus personne pour rappeler qu’ils sont fous, ces Romains.
L’Empire a triomphé.
Nous sommes en 1943 lors de la liquidation du ghetto de Cracovie. L’officier SS Amon Göth fait un discours (réimaginé dans le film « La Liste de Schindler » de S. Spielberg) :
« Aujourd’hui, c’est l’histoire… pendant 600 ans il y eut un Cracovie juif. Ce soir, ces six siècles n’auront été qu’une rumeur. Ils n’auront jamais existé. »
Jamais existé.
Négation absolue d’un peuple.
Élimination et effacement de la mémoire.
Delete et suppression de l’historique.
Il n’existe pas de peuple juif ou hébreux. Il n’a jamais existé.
Seul Pharaon.
Seul Pharaon et ses esclaves. Pour un être supérieur, il faut des inférieurs.
Oui, il y a bien eu des gens, façon de parler, car, en réalité, ce sont des objets, des outils, « taillables et corvéables à merci », comme on lisait dans les manuels d’histoire.
Des pas-encore-hommes libres qui ont vécu en esclaves et sont morts en esclaves.
Ils ne sont jamais advenus au statut de sujets et de peuple constitué libre.
Personne ne leur a dit : « J’ai vu la misère de mon peuple… je l’ai entendu crier… Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer et le faire monter… »
(Exode 3, 7 : mais cette référence n’a elle-même aucun sens puisque le texte biblique, mémoire d’un peuple pour les peuples, n’existe pas).
Pas d’alliance avec le Dieu Tout-Autre, qui ferait que les choses se passeraient autrement. Vous savez, le Dieu « Autrement » qui nous rejoindrait pour que la vie s’ouvre sur un nouvel horizon, un autre possible.
Pas d’alliance.
Pas de prophètes pour rappeler l’alliance aux oublieux.
Pas de Messie pour l’incarner et la mener à son accomplissement, dans un amour débordant d’amour. (Ndlr : l’expression « amour débordant d’amour » est bien sûr redondante, si tant est que « la mesure de l’amour est d’aimer sans mesure » – saint Augustin. Mais saint Augustin n’a pas existé non plus, forcément.)
Pas de Jésus.
Pas de Christ.
Pas de croix.
Pas de salut.
Nada.
L’Empire a triomphé.
Non, non, n’allez pas vous flinguer tout de suite !
L’histoire, car, n’en déplaise à l’ignoble Amon Göth, histoire il y a, n’est pas terminée.
N’imaginez pas que tout n’est qu’incohérence et chaos.
Le monde tourne ; le monde fonctionne.
Le monde a sa loi. Même si on est plutôt du côté de la loi du plus fort.
Avec un plus faible qui survit, pardon, qui sous-vit tant bien que mal, pardon, tant mal que pis.
Que l’on met de côté, que l’on glisse sous le tapis quand il gêne. Et s’il gêne trop, hop, un coup d’aspirateur et la poussière a disparu. Ni vu, ni connu.
Je vous dirais bien que, de temps en temps, il y a des gens ou des groupes de gens qui encaissent quand on sent la violence monter entre nous et qu’il faut, pour ramener la paix, trouver un bouc émissaire.
Mais vous rêvez, cette notion n’existe pas dans cette réalité (normal, elle est d’origine biblique et, comme je vous ai déjà dit plus haut, la Bible n’a pas été écrite et ce n’est pas demain la veille qu’elle le sera).
Bouc émissaire ? Je ne vois pas de quoi ni de qui vous voulez parler, mon bon monsieur.
Par contre, regardez.
Regardez et admirez : toutes ces tours plus hautes les unes que les autres.
Toutes ces tours de Babel qui grimpent au ciel et prennent sa place.
Impressionnant, non ?!
Le monde est un.
Rendez-vous compte : UN !
Un. Une pensée.
Un. En paix.
L’Un sans l’autre.
Sans le différent.
Nous avons réussi.
L’Empire a triomphé.
Seulement.
Seulement, il aurait fallu aller à la racine de la racine.
Et là, il y a eu, il y a et il y aura, j’espère toujours, un homme.
Il pourrait s’appeler Albert, Artemus ou Abram, par exemple. Tiens, oui, Abram.
Abram sort de sa tente par une nuit étoilée.
Il lève la tête et admire la voûte céleste.
Il tente, un peu naïvement peut-être, de compter les étoiles.
Une, deux, trois, cinquante, cent, mille. Ouf ! Il y en a tant. Impossible de les compter toutes.
Alors il contemple.
Il contemple et s’ouvre à l’infini.
On dirait que l’infini lui parle, au cœur.
C’est une rencontre.
Un dialogue s’établit.
Un dialogue s’installe entre un humain dans sa finitude et l’infiniment Tout-Autre au-delà de tout.
La perspective change.
J’entends un appel et une promesse.
Si je réponds, je me mets en route.
NOUS nous mettons en route.
Pour vivre et devenir ensemble.
Autrement.
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Christian Neufné
