Scène III
NÉHÉMIE – HANANI – NOADIA – TSADOK – ZACCOUR – MÉRÉMOTH – MESCHULLAM – SAMBALLAT – TOBIJA – gens du peuple
SAMBALLAT
De vaillants bâtisseurs ! Ils gâchent avec zèle.
TOBIJA
Ils ont même embauché la jolie tourterelle,
Et la galanterie ne connaissent-ils point ?
Car des bras d’une femme ils n’avaient nul besoin !
SAMBALLAT
Regarde, dans l’effort elle est encor plus belle.
TOBIJA
J’irais bien cimenter quelque pierre avec elle.
SAMBALLAT
Cette jolie bergère, douce comme une fleur
Leur chante des chansons pour leur donner du cœur
Et le son de sa voix les comble d’enthousiasme.
NOADIA
Écartez-vous de moi et gardez vos sarcasmes
Et tenez éloignés vos ignobles désirs,
Ou si vous demeurez, faites-moi ce plaisir :
Ne restez pas plantés, sachez vous rendre utiles
Et montrez à quel point vos deux mains sont habiles.
Soulever un marteau ne va pas vous briser.
Ne restez pas assis avec les bras croisés.
Il reste sur ce tas de bons outils solides,
Saisissez-les sans peur de vos gros bras valides.
Gonflez vos forts biceps et frappez ces cailloux.
Voilà, mes beaux parleurs, ce qu’on attend de vous.
La tunique mouillez, je veux vous voir en nage,
Car en péroraisons point n’avance l’ouvrage.
Ne voyez-vous donc pas ces brèches à combler ?
NÉHÉMIE
Noadia, chère amie, comme vous y allez !
SAMBALLAT
Elle le prend d’un peu trop haut, la péronnelle.
N’a-t-elle d’autre chant ni d’autre ritournelle ?
Je vais lui enseigner un air à ma façon
Car sa cacophonie mérite une leçon.
TOBIJA
Calme-toi, Samballat !
SAMBALLAT
Faut-il que je m’apaise
Quand ces maudits Hébreux s’en donnent à leur aise ?
Je ne me calme point. Je ne suis pas d’humeur !
La vue de ce chantier me soulève le cœur !
Rebâtir ces remparts ! Les laissera-t-on faire ?
J’ai de justes raisons de me mettre en colère.
Cet ouvrage maudit, le vont-ils achever ?
Quand tout sera fini, que va-t-il arriver ?
Ils se révolteront, je vous le donne en mille.
Nous pourrons dire adieu à nos matins tranquilles.
Du haut de leurs murailles, pour nous estropier,
Ils nous balanceront d’énormes madriers.
Cruels comme des loups, et je parle en prophète,
Des flots de poix fondue répandront sur nos têtes.
Des milliers d’arc tendues par leurs bras exercés,
De leurs traits acérés nos corps seront percés.
Ne les voyez-vous pas envahir nos campagnes,
Égorger dans nos bras nos enfants, nos compagnes ?
Contre notre bon roi vont-ils se soulever ?
Dans cette forteresse ils sauront nous braver.
Contre nous le monarque enverra ses armées.
Je perçois par le sang la fronde réprimée.
L’épée nous pourfendra. Point de distinction,
Le glaive ou l’esclavage. Ô malédiction !
Victimes des folies de ce peuple indocile.
TOBIJA
Samballat, mon ami, tu t’échauffes la bile.
Que peuvent contre nous ces Hébreux impuissants,
Esclaves harassés dans la sueur et le sang.
Offriront-ils ici de pieux sacrifices
Et sanctifieront-ils ces dévots édifices ?
Ces pierres lézardées, ces monceaux poussiéreux,
Ces poutres et linteaux dévorés par le feu !
Que sur ce monument quelque renard s’élance
Et l’animal rusé ruine leur espérance.
NOADIA
Avez-vous entendu ? Qu’a-t-il dit ?
HANANI
Un renard.
NOADIA
Un renard. Croyez-vous, maintenant, mes gaillards
Que votre prophétesse parle pour ne rien dire ?
NÉHÉMIE
Pour nous convaincre, amis, ce mot devrait suffire :
Un renard ! Admirez combien de Dieu l’Esprit
Parle de façon claire, et nous sommes petits !
NOADIA
Me croyez-vous enfin ? Suis-je femme insensée ?
Par l’Esprit d’Adonaï ma parole est poussée.
Quant à vous, les moqueurs, vous seriez bien gentils
De me laisser courir et prendre ce goupil.
J’en vais faire un manchon pour me rendre élégante.
TOBIJA
N’a-t-on jamais croisé fille plus insolente ?
(Sortent Samballat et Tobija.)
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