Roman, Sylduria

Sylduria VI – La Tour Plogrov (25)

Chapitre XXV
La Facture

Le président est bien content. Sa tour de Babel, qu’il a décidé, en toute modestie, de nommer tour Dimitri Plogrov, est achevée bien avant les délais impartis, et comme il est en odeur de sainteté à la diabolique puissance, celle-ci lui a offert, comme geste commercial, mille cinq cents mètres supplémentaires. La tour Plogrov culmine donc à trois mille cinq cents mètres d’altitude.

L’inauguration n’aura lieu que dans quelques jours, mais déjà au rez-de-chaussée, dans une vaste galerie d’or et de marbre, deux hommes et une femme s’affairent à ne rien faire, confortablement affalés dans un divan de cuir havane et, justement, fumant de gros cigares : le président de la République, sa compagne et son Premier ministre. Dimitri caresse tendrement le genou de Judith. Miroslav, voyant ce couple amoureux, rêve d’amour, lui aussi. Il imagine, serrée contre lui, la reine déchue qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Il couvre ses épaules et son cou de baisers. Mais ce n’est qu’un rêve. Cet oiseau-là est trop difficile à mettre en cage. Si Judith se tait, Dimitri ne tarit pas de péroraisons sur cet immeuble extraordinaire :

« Ma tour possède le plus grand centre commercial du monde entier. Les popcorns peuvent aller se rhabiller et se ravitailler chez nous. Une étendue égale à un terrain de football sur douze niveaux, vingt-sept niveaux de parking de la même superficie. Le centre nerveux de la Syldurie, et non seulement de la Syldurie, mais de l’Europe, et même du monde entier. Je rassemblerai toutes les nations. Toutes les marchandises me sont fournies gratuitement par la Toute-Puissance. Même en vendant aux prix les plus concurrentiels de la planète, je vais réaliser des bénéfices salomonesques. Le pouvoir d’achat de la population va se propulser dans la stratosphère. Même si je les oppresse, les peuples m’adoreront et m’acclameront comme le sauveur du monde parce que je leur aurai procuré, à bon marché, l’abondance et le plaisir. La Syldurie retrouvera sa prospérité. Bien plus qu’au temps de Lynda ! Elle sera la nation la plus puissante du monde. Elle mettra l’Amérique à genoux. Moi, Dimitri Plogrov, je ferai tomber le monde à mes pieds. Je mettrai ma botte sur la nuque de Dieu et le forcerai à s’incliner devant moi, et toi, Miroslav, mon serviteur, tu lui lieras les chevilles.

– Je n’en demande pas tant. Moi, c’est le cœur de Lynda que je voudrais lier.

– Tu n’es vraiment qu’un incorrigible bourrin. Je veux t’entraîner vers les plus hauts sommets de la spiritualité, et toi, tu ne penses qu’à cette fille. »

Dimitri lève les yeux sur une immense horloge digitale qui surplombe la galerie.

« Mais qu’attend donc ce pantin d’O’Marmatway ? Il devrait déjà être ici.

– Il suffisait d’en parler : le voilà qui s’amène. »

O’Marmatway, avant d’y être invité, plonge dans le canapé, croise ses jambes, embouche un cigare que lui offre Dimitri.

« Vous êtes venu sans votre alter ego ?

– Xanthia ? Elle dort à cette heure-ci. Elle fait la nouba toute la sainte nuit. Elle boit, elle mange, elle danse, elle fait du trampoline. Elle rentre à l’aurore pour me faire ma piqûre, et comme elle est complètement dans le coaltar, elle rate ma veine. Et moi, je n’en ai pas ; je souffre le martyre.

– Comme je vous plains ! soupire le grassouillet marquis, vous voilà donc à la merci de cette mégère ad vitam æternam !

– Justement, marquis, au lieu de me plaindre, vous feriez mieux de me secourir.

– Et comment ?

– Comment ? La bonne question ! En me livrant une quantité suffisante de votre panacée dont je suis devenu amoureux. Ainsi, je me soignerai tout seul, je joue aux fléchettes aussi bien qu’elle, et je me passerai de ses services. Et je lui fais avaler un de mes bouillons d’onze heures dont je possède le secret de fabrication.

– Une nouvelle livraison ? Mais vous plaisantez, mon cher ami. Vous ne m’avez toujours pas réglé la première !

– Nous allons être quittes. Vous me rappelez une vieille facture, je vous en présente une nouvelle : celle de la tour Dimitri Plogrov. Premièrement, la gratuité de votre stupéfiant détonnant.

– Accordé. Mais ne le dites à personne. C’est une faveur.

– Une faveur ! Deuxièmement, ainsi que précisé dans notre devis, que vous avez accepté : l’âme du président Plogrov, celle de Judith, sa concubine, celle de tout mortel pénétrant dans la tour, ce qui inclus la vôtre, marquis.

– Au paradis, on doit s’ennuyer ferme à chanter des psaumes et des cantiques. Je m’amuserai mieux en enfer.

– Vous avez mille fois raison ! Mais, voyez-vous, ce qui m’inquiète, c’est le peu d’intérêt que manifeste le peuple syldure pour la tour de Babel. Je me suis laissé dire que, malgré vos campagnes retentissantes et malgré les prix concurrentiels, vous n’avez réussi à vendre qu’une quinzaine d’appartements, et encore ! aux membres du gouvernement et à leurs amis.

– C’est que les Syldures sont des gens méfiants, et malgré tous nos programmes de sensibilisation, ils sont demeurés religieux et superstitieux. Ils pressentent, et avouez qu’ils n’ont pas tort, la main du diable dans ce monument titanesque.

– Et le centre commercial ! s’exclama Dimitri, le centre commercial ! Il va attirer en un seul jour des centaines de milliers d’âmes dans ce temple de la consommation, qui deviendra pour eux le temple de Baal. Quand je pense qu’en Amérique, les gens sont prêts à risquer de se faire piétiner à mort pour s’offrir une paire de baskets à huit dollars au lieu de dix. Je vous promets qu’au lever du rideau de fer, il y aura au moins vingt morts. Cela vous fera un bel acompte.

– C’est vrai ! Quel malheureux mortel pourrait résister aux charmes des sirènes des soldes et des rabais ? Mais il y un troisièmement, et gare à la colère de Belzébuth si vous ne payez pas l’intégralité de la facture : troisièmement, l’âme de Lynda de Syldurie.

– Vous voulez dire, de la citoyenne Lambert, corrigea Plogrov, indigné. Eh bien, moi je vous le dis, l’affaire n’est pas gagnée. L’âme de Lynda n’a pas de prix.

– Il doit bien exister un moyen de la faire basculer. Faites preuve d’imagination, ou bien relisez Faust.

– Inutile de l’inviter à la taverne d’Auerbach.

– Contre quoi Lynda pourrait-elle échanger son âme ? La beauté ? Elle l’a déjà. La jeunesse ? Elle l’a encore. L’amour ? Elle l’a aussi.

– L’amour ! s’écria Miroslav, excité, se tortillant sur son siège comme un petit ver. L’amour ! Entraînons-la dans une sordide affaire d’adultère. Elle y perd son âme, et le tour est joué.

– Le tour est joué, le tour est joué ! Elle est trop entichée de ses enfants et de son bonhomme.

– Je ne vois vraiment pas ce qu’elle lui trouve. Enfin ! Il suffit de lancer un séducteur à ses trousses, un Don Hrouanne qui l’entraînera sur la voie de la débauche. Ce n’est pas difficile à trouver. D’ailleurs, je peux m’en charger. Depuis le temps que je la cherche, je finirai bien par la trouver.

– Euh… vous, Miroslav ? Eh bien ! Tout bien pesé, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Et toi, Judith, qui ne dis rien, qu’est-ce que tu en penses ?

− Hein ? Quoi ? Qui ça ? Moi ? Euh… Excusez-moi, j’avais la tête ailleurs. Une chanson dans la tête. Je n’arrive pas à m’en défaire.

« J’ai une idée ! dit brusquement Dimitri, bondissant de sa place comme un wallaby.

− Une idée ? Vous ?

– Et pourquoi pas ? Moi ? Une idée ?

– On vous écoute.

– Puisque tous ceux qui entreront dans la tour seront damnés, il suffit d’y faire entrer la citoyenne Lambert.

– Il suffit, yakafer ! Et comment comptez-vous vous y prendre ?

– Je ne sais pas, moi. La ruse, la force. Je suis sûr que notre Judith nationale n’est pas à court de moyens.

– Hein ? Quoi ? Comment ? Pardon ? »

À peine la tête émergée, Judith replongea dans l’univers de ses pensées. Elle chantonna :

« Il nous suit dans la mêlée,
Nous entoure de ses bras,
Et c’est lui qui tient l’épée,
Qui décide des combats.

– Elle est stupide, cette chanson.

– Je ne suis pas dans mon assiette. »

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