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Les remparts d’Eden

Défi d’écriture #33 : #Numenor

Perdu dans la sombre forêt de chênes centenaires, Spès déambule à tâtons. Tout à coup, son pied heurte une racine. A l’instant même où il s’effondre dans une mare boueuse, le voilà projeté dans une barque, sur un océan paisible.

Spès est frappé de stupeur.

  • Est-ce un rêve, un cauchemar, une caméra cachée ?

Il se lève avec précaution, scrute l’horizon. Les contours d’une terra incognita s’esquissent.

Délesté d’une angoisse, Spès s’imagine déjà en train d’accoster et retrouve un peu de sérénité. Là, il trouvera du secours. Les autorités l’accueilleront et l’aideront à rentrer chez lui.

  • Que m’est-il donc arrivé dans cette forêt… rumine-t-il.

Une brise légère pousse sa frêle embarcation vers le littoral, au travers des fines rides d’une mer d’huile. Spès se détend peu à peu. Il esquisse même un léger sourire en se penchant vers tribord.

Au fond des eaux cristallines, les récifs coralliens abritent mollusques et poissons. Les phoques s’amusent ; les dauphins coursent les sardines argentées ; une baleine bleue s’amuse comme une folle avec son petit. Oursins et araignées de mer s’effleurent dans d’étranges ondulations tandis que, sur la vase, les saint-jacques jacassent avec les frêles pétoncles.

Dans le ciel, un son rauque. Un cormoran solitaire déploie ses ailes pour les faire sécher au soleil. Joueuses, les mouettes se rient de l’écume et des vagues. Un fou de Bassan plane paisiblement dans la tiédeur de l’air.

Sur les collines là-bas, des cultures en terrasses. De la vigne, et toutes sortes d’arbres et de fleurs sauvages, produisent des fruits pour la nourriture, des feuilles et des racines pour soigner les maux, petits et grands.

Spès s’enivre des charmes du paysage. Et c’est avec un sentiment de joie qu’il poursuit du regard, la volée de colombes filant à tire d’aile vers leur pigeonnier.

Quelques moutons et chèvres broutent dans un bois clairsemé. Un troupeau de vaches pait tranquillement dans un pâturage verdoyant.

Crinières au vent, des chevaux courent au galop le long d’un champ de blé doré. Spès croit les entendre hennir.

Plus loin, une superbe montagne immaculée s’élève jusqu’aux nuages. Le glacier est si bleu que l’on imaginerait fort bien que le ciel et la mer s’y sont unis pour toujours. 

Un torrent dévale les pentes en multiples cascades d’eau pure et fraîche. Arrachées à la montagne insolente, les pierres insouciantes s’y roulent et s’y entrechoquent.

La barque accoste enfin sur la grève. Spès en descend, la tire, la traîne jusqu’aux galets de silex polis. Il se redresse, examine autour de lui.

Sur la plage de sable blanc, doux et chaud, une foule nonchalante se promène, pieds nus, dans les vagues. D’autres, indolents sur des transats, se dorent au soleil. Des enfants jouent au ballon ; d’autres construisent des châteaux, des sirènes, des chimères.

Tous les yeux sont cachés derrière des lunettes noires.

  • Une plage de stars ? plaisante Spès.

Des androïdes camelots, aimables et souriants, sillonnent la plage avec peine. Ils appellent :

  • Boissons, glaces, chips, jouets de plage ! Boissons, glaces, chips, jouets de plage !

Des mains interpellent, choisissent, reçoivent. Les crieurs pointent un lecteur de code QR sur le front des acheteurs.

Plus haut, une imposante tour carrée crénelée, surmontée d’une tourelle dentelée, se cramponne fermement, telle une bernique, aux rochers noirs et massifs.

Des remparts de granit surplombent la plage. Hauts de quatre mètres, ils forment une boucle de plus de trois kilomètres.

Sur le chemin de ronde, des sentinelles vont et viennent. Elles se relaient, le temps de recharger leurs batteries ou réparer une panne, à l’abri des échauguettes.

Huit portes, nanties chacune d’un pont-levis, donnent accès à la ville.  

Le soleil brille. Les nuages dessinent des moutons dans le ciel. L’air est doux. Spès respire. Il se sent bien, réconforté, rassuré. En sécurité.

  • Magnifique ! Me voilà bien loin du brouillard de mes galères quotidiennes…

Il n’a toujours pas compris comment il est arrivé là :

  • Qu’importe ! Il sera temps de me préoccuper de mon retour au bercail après cette charmante échappée… 

Tout est calme, silencieux, paisible. Spès savoure l’instant ; une parenthèse enchantée.

Passionné de vieilles pierres, il se laisse tenter par une visite impromptue de la ville fortifiée. Quant aux modalités de son retour à la maison, il trouvera de l’aide plus tard, auprès de la mairie ou de l’office du tourisme.

  • Finalement, pourquoi se presser ? C’est le week end !

La cité concentre de nombreux édifices, dont une cathédrale aux superbes vitraux colorés. Le théâtre, avec sa colonnade extérieure et ses couleurs vives, n’a rien à envier aux temples grecs. Un musée octogonal en bois, réservé aux enfants ; une cinémathèque, exceptionnellement fermée dimanche prochain.

Sur la place principale, la mairie arbore sa façade en verre fumé ; une vidéothèque en pierre et en briques jaunes ; un dispensaire ; une clinique pour robots…

De nombreuses niches murales abritent la même statue polychrome : un homme en majesté.

Au détour d’une ruelle étroite et sombre, Spès aperçoit le commissariat. Impressionnant par son monumentalisme, le bâtiment fait également office de tribunal et de geôle. Une multitude de caméras surveille les fenêtres étroites et grillagées. Quelques androïdes armés gardent la zone délimitée par de hauts barbelés.

Plus loin, parmi les parterres fleuris et les jardins arborés, les bancs de pierre blanche invitent à la pause. Un portrait, de l’homme majestueux, trône ici et là.

Spès flâne au gré des rues pavées. Tout autour d’une placette ombragée de platanes, les devantures pittoresques d’un coiffeur-barbier, d’un bijoutier-joaillier et de gargotes animées, l’attirent.

Par-là, des étals de fruits et de légumes appétissants se déploient sur un joyeux marché en plein air. Etoffes colorées, quincaillerie et bagatelles s’offrent également aux chalands. Des parfums de fleurs sauvages et d’épices flottent dans l’air.

Les vendeuses scannent le QR des clients placides.

Observant la scène, Spès réalise soudain l’investissement de tous ces robots : policiers, jardiniers, balayeurs, livreurs, cuisiniers, serveurs…

  • C’est le pied ! se réjouit-il. Rien d’autre à faire ici sinon siroter des cocktails, grignoter chips et cacahuètes, allongé tranquillement sur le sable chaud !

Charmé par la particularité de cette cité, Spès se laisse à s’y rêver un avenir dégoulinant de béatitude.

Radieuse, une jeune femme passe. Elle conduit fièrement une poussette électrique. Dans le hamac, un petit robot vêtu d’une grenouillère rose et d’un bonnet de dentelles, babille, vocalise et bave et sourit…

Spès s’allonge sur la plage. Ses yeux fixent quelques points sur le bleu de la mer.

Un trimaran joufflu croise un remorqueur aux pesants cordages, tandis qu’un vraquier se pavane. Quelques voiliers ; une goélette…

Spès s’endort.

Une voix synthétique retentit. Spès sursaute. L’androïde lui intime l’ordre de le suivre au commissariat.

  • Qui es-tu ? interroge un autre, en scannant son crâne.
    • Je m’appelle Spès. J’ai débarqué sur la plage ce matin. Je ne sais pas où je suis ! Je ne comprends pas. Que se passe-t-il ?

Conduit manu-militari au tribunal, Spès est jeté dans une minuscule cellule. Par l’étroite lucarne, il entrevoit la montagne bleutée.

  • D’où me viendra le secours ? murmure-t-il.

Alors que scintille un étrange rayon de lumière, un gros poisson blanc apparaît du fond de l’océan. Il pleure sur les moutons de Panurge qui divaguent et vacillent dans la bastille de granit. Ses grands yeux ronds reflètent la pauvreté de ces âmes vidées de toute humanité.

Sous les moqueries, les crachats, les jets de cailloux, un pêcheur décoche une flèche de son arbalète de chasse sous-marine. Le vent hurle sa douleur. Le gros poisson est blessé. Son côté saigne abondamment.

Les larmes aux yeux, il chante. Son cœur déborde d’amour pour ceux qui en veulent à sa vie qu’il est venu offrir…

Tout à coup, la terre tremble. Le soleil s’obscurcit. L’air vibre au son d’une trompette.

Les coteaux des collines se fissurent, débusquant les serpents affolés. Les oiseaux du ciel et les bêtes des champs prennent la fuite.

Les étoiles s’éteignent les unes après les autres.

Sous les lourds nuages débordants de menaces, la mer s’agite, bondit à l’assaut du ciel, crache sa colère, réclame son tribut.

Dans le bâtiment du commissariat, les androïdes se figent. Les portes de la prison s’ouvrent toutes grandes.

Des blocs de granit se détachent, écrasent les murailles.  Cris ; hurlements ; râles. Peur et angoisse.

Les rescapés se réfugient sur la plage, dans le creux des rochers.

S’échappant des entrailles bleutées de la montagne, les torrents s’enflent de débris rocheux et rugissent en se jetant dans la mer bouillonnante, qui écume de rage.

L’eau jaillit sous les maisons, dévale les ruelles étroites, les jardins, la place du marché.

Un tourbillon infernal engloutit les vitraux, les poutres de chênes centenaires, les statues polychromes et tous les cris d’effroi.

Une main se tend. Spès la saisit.

Un chemin s’ouvre dans le silence des vagues. Spès plonge dans les entrailles du gros poisson blanc tandis que s’élèvent des chants d’allégresse…

Ceux qui m’oublieront deviendront comme des roseaux qui grandissent loin de l’eau. Ils sècheront, et tous leurs rêves avec eux…

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