Alors que les brouillards automnaux nous envahissent, combien de débrouillardise nous faut-il pour en sortir ? Une tasse de café ? Une randonnée, de la lecture ? Bien des façons existent pour y faire face. Cependant, la déprime automnale est-elle toujours l’antinomie du tonus ? Faut-il absolument se débrouiller ? Ou bien vaut-il mieux se laisser emmener par ses pensées et ses états brouillés, se laisser charrier par leurs courants et tourbillons opaques, visqueux et tumultueux… Vers une aventure et une découverte – de gigantesques chutes d’eau, peut-être ? À cheval sur un aigle des forêts sauvages ?… La clarté parfaite n’est-elle pas souvent la pire forme du brouillard absolu ? Et n’est-ce pas vrai que c’est du sein de la brume, qui apparemment nous immobilise dans une ataraxie muette, que peut naître en nous un monde nouveau dans toute sa fulgurance ?
Dans la Genèse, c’est la vapeur qui monte de la Terre lorsque Dieu crée le monde, et c’est après que celle-ci arrose le sol que Dieu en fait naître le premier homme. Ailleurs dans la Bible, Dieu se révèle en se voilant – le brouillard (âraphel en hébreu) qui brouille, dérange, déconcerte, mais qui également protège, interprète et fait apparaître. Accepter le brouillard automnal revient justement à savoir se débrouiller – se déprendre des illusions de nos clartés et de nos certitudes ; c’est précisément savoir se dépêtrer de notre contrôle qui nous régente, devenir libre en faisant confiance à Celui qui nous appelle bienheureux lorsque, privés de vision, nous savons croire (Jn 20, 29).
Je voudrais suggérer ici un petit dessin animé réalisé en 1975 en Russie par le réalisateur Iouri Norstein, d’après l’une des histoires d’une série sur le Hérisson et l’Ourson pour enfants, écrite par Sergueï Kozlov. Le film a été reconnu comme le meilleur dessin animé en 2003 au Festival international de l’animation au Japon. Hormis plusieurs innovations techniques d’animation, c’est le choix du sujet qui a surpris maint critique ; lorsqu’on a demandé à Norstein pourquoi il avait choisi de s’investir dans un sujet aussi modeste et sans prétention, il a répondu qu’il aimerait bien faire précéder sa création d’une épigraphe tirée du début de la Divine Comédie de Dante : « Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure… »
« J’aime les films qui ne comportent aucune histoire spectaculaire et où la pensée est plutôt prosaïque en soi, mais qui revêt un sens global par la réflexion du réalisateur. Ce qu’on obtient au final, c’est une œuvre d’art… C’est en ceci que consiste la grandeur des œuvres magistrales : raconter l’infini à travers le simple. » — Iouri Norstein. (trad. A. Djintcharadzé)
La directrice artistique du film est la femme de Norstein, Franceska Iarbroussova à qui l’image concrète du Hérisson était venue grâce, entre autres, à la contemplation de l’icône du Christ Sauveur par Andreï Roublev (ci-dessous), découverte en 1918 à Zvenigorod. C’est possiblement pour cela que la majorité des spectateurs ont perçu dans le Hérisson un caractère universel, ce qui a poussé l’animateur Sergueï Serebriakov à appeler le héros « l’homme de Dieu ».
Après le visionnement du dessin animé, je vous partage ma lecture poético-philosophique de cette œuvre, qui ne reste qu’une suggestion.
Bon visionnage !

Le petit Hérisson
Se hâtait à la rencontre
De l’Ourson, son ami,
Pour siroter ensemble,
Au clair de la lune,
Le thé, goûter la confiture
Et la nuit bénie.
Compter les étoiles
Et être seuls à deux,
Laisser danser les flammes
Du feu sur leurs museaux.
Le petit Hérisson trottinait
Le long du sentier fragrant,
S’accrochant fort à son baluchon
De confiture, et bravant
Le dense silence de la forêt
À peine enluminée
Par le coucher en framboises.
Mais voilà que — angoisse ! —
Le sentier disparaît,
La forêt devant — un fantôme.
La solidité se dévêt,
Le paysage jaillit en icône.
Le petit Hérisson se retrouve,
Par l’immensité englouti,
Errant dans le brouillard,
Les pattes tout engourdies.
Le blanc Cheval — le Ciel,
La Chouette — la Peur,
L’Éléphant — la Force,
La feuille sèche — la Mort ?
L’Arbre Cosmique… Ah !
Le baluchon oublié :
Mon Dieu ! Ma confiture !
Solitude épique…
Bon sens bousillé,
Le hérisson panique —
Totale déconfiture !
Fin du monde. Yeux plissés.
Pas de où, ni de quand :
Suis-je Personne
Qui existe vraiment ?
Une luciole-chandelle
Enflammera la forêt
En chapelle.
Seul…
Bête velue,
Chaude gueule :
Baluchon de retour —
Le petit Hérisson
Son ancrage retrouve.
L’eau — ce brouillard liquide :
Je m’y perdrai à jamais,
Sans pouvoir respirer,
Livide.
Et si je me laissais aller,
Emporté par le Poisson
De la foi ?
Oh, c’est terrible et paisible
À la fois !
Hé-ri-ss-o-o-o-n !
C’est l’Ourson !
Il faut que je me dépêche.
Il rugit, mugit et bavarde beaucoup,
De retour de la pêche.
Mais être avec lui en vaut le coup —
Grande bonté balourde,
Molle, bien chaude et lourde.
Moi, je suis un vagabond piquant,
Impondérable et froid,
Et en plus, je me tais.
Oh là, je le vois :
Quel beau feu crépitant !
C’est le temps du thé…
De claires étoiles,
Du samovar chaud
De toute éternité,
Du Ciel en cathédrale.
Et le Cheval ?…
Il vit de liberté.
Toujours !
Être à deux
Et non pas en parler.
L’âme pleine
De Confiture !
Anna Djintcharadzé
