Victor Hugo : la quête inachevée

Victor Hugo sera très affecté par la mort de sa fille, Léopoldine, le 4 septembre 1843. Cette terrible souffrance le conduira au spiritisme, mais pas seulement, comme le note Alain Decaux :

« Victor Hugo portera le poids accablant de cette douleur immense. Surtout, il survivra modifié. Nous découvrons deux Hugo : avant et après la mort de Léopoldine. S’ouvre alors ce que Maurice Levaillant a appelé La Crise mystique de Victor Hugo, véritable « effervescence religieuse » selon Emmanuel Godo, dernier explorateur du spirituel hugolien. »
Alain Decaux à l’académie française, le jeudi 28 février 2002 (Lire le discours)

C’est bien en effet une véritable crise mystique que va expérimenter Victor Hugo. L’Evangile, dans sa simplicité, ne convainc pas l’intellectuel, comme en témoigne ce poème qu’il adresse à un théologien :

« Vous prêtez au Bon Dieu ce raisonnement-ci :
« J’ai, jadis, dans un lieu charmant et bien choisi,
Mis la première femme avec le premier homme…
Ils ont mangé, malgré Ma Défense, une pomme… !
C’est pourquoi Je punis les hommes « à jamais » !
Je les fais malheureux sur Terre et leur promets,
En enfer où Satan dans les braises se vautre,
Un châtiment sans fin pour la faute d’un autre…
Leur âme tombe en flamme et leur corps en charbon…
Rien de plus juste… Mais, comme Je suis très bon,
Cela m’afflige ! … Hélas, comment faire ? … Une idée :
Je vais leur envoyer Mon Fils dans la Judée…
Ils Le tueront… Alors, c’est pourquoi – j’y consens -,
Ayant commis un crime, ils seront innocents !
Leur voyant faire, ainsi, une faute complète,
Je leur pardonnerai celle qu’ils n’ont pas faite.
Ils étaient vertueux… Je les rends criminels…
Donc, Je puis leur ouvrir Mes vieux bras paternels… !
Et, de cette façon, cette Race est sauvée,
Leur innocence étant, par un forfait, lavée !
L’homme étant la souris dont le Diable est le chat,
On appelle ceci : « Rédemption », « Rachat »,
« Salut du Monde »… Et Christ est mort, donc l’homme est libre,
Et tout est, désormais, fondé sur l’équilibre
D’un vol de pomme avec l’assassinat de Dieu ! »

Chef-d’œuvre, Religions et religion, 1870 (Lire sur Wikisource)

Quelle condescendance insupportable, quel mépris ! Cela nous rappelle avec violence le regard que portent nos contemporains sur notre foi : nous sommes des idiots qui croyons à un message simpliste et improbable. Qu’il est difficile pour l’homme d’admettre que Dieu nous a aimés le premier, avant que nous l’aimons (Jean 4.19), en donnant son Fils unique ! Victor Hugo ne parvient visiblement pas à concilier le deuil, la souffrance et le mal avec le message de la grâce. Un Dieu aussi grand ne peut être aussi simple, aussi proche, aussi accessible. L’auteur préfère se réfugier dans une effervescence poético-mystique. Il lit tout, essaye tout, et finalement confond la vérité, la foi et ses émotions.

« Est-ce Allah, Brahma, Pan, Jésus, que nous-voyons ?
Ou Jéhovah ? Rayons ! rayons ! rayons ! rayons !
La clarté s’arrêta, comme tout éblouie.
Je m’évanouissais, et la vue et l’ouïe,
Et jusqu’aux battements du cœur s’interrompant,
S’en allaient hors de moi comme une eau se répand. »

Dieu (L’océan d’en-haut), Posthume (Lire sur Wikisource)

Jésus, pourtant, est évoqué. Quatre ans après la noyade de Léopoldine, dans la nuit du 4 au 5 mars 1847, Hugo jette sur le papier le quatrain suivant :

« Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
Vous qui passez, venez à lui, car il demeure. »

Écrit au bas d’un crucifix , Les Contemplations, 1841 (Lire sur Wikisource)

Mais Victor Hugo aurait dû prolonger la méditation quelques instants de plus. Car qui connaît mieux que Jésus la souffrance et le chagrin ? Charles Spurgeon, contemporain du poète et prédicateur réformé britannique, nous dit :

« Ceux qui sont affligés ne cherchent pas tant le réconfort auprès du Christ qui va venir… que du Christ qui est déjà venu, un homme épuisé et accablé d’épreuves… Jésus est celui qui mène le deuil, et qui peut dire, plus légitimement que tout autre, « je suis l’homme qui a vu l’affliction ». »
Charles Spurgeon (Cité sur ToutPourSaGloire.com)

Mais Victor Hugo a préféré suivre… son intuition :

« L’intuition, comme la conscience, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver. Le prolongement de l’intuition, c’est Dieu. Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse. »
Proses philosophiques, 1865 (Lire sur Wikisource)

Belle idée, au premier abord. Pourtant, l’intuition ne mène nulle part, si ce n’est dans les méandres de la philosophie humaniste. L’intuition s’écoute elle-même beaucoup plus qu’elle n’écoute Dieu. La seule véritable source de la connaissance de Dieu était pourtant là, devant le poète, bien rangée dans sa bibliothèque : la Bible. La méditation, l’étude, l’écoute de la Parole de Dieu aurait pu le faire passer du deuil à la louange. Le Psaume 77 d’Asaph lui offrait le seul et véritable remède :

« Je me rappellerai ce qu’a fait l’Eternel.
Oui, je veux évoquer tes miracles passés,
Je veux méditer sur tes œuvres,
et réfléchir à tes hauts faits.»
Psaume 77
(Lire en entier)

Terminons avec ce poème :

« Astres, mondes, soleils, étoiles, apparences, masques d’ombre ou de feu,
face des visions, globe, humanité, terre, création,
univers ou jamais on ne voit rien qui dorme,
point d’intersection du nombre et de la forme,
choc de l’éclair: puissance! et du rayon: beauté !,
rencontre de la vie avec l’éternité,
Ô fumées écoutez,
et vous écoutez, âmes qui seules resterez étant souffle et flamme,
esprits purs qui mourrez et naissez tour à tour,
Dieu n’a qu’un front Lumière
et n’a qu’un Nom Amour ! »

Dieu (L’océan d’en-haut), publié à titre posthume (Lire sur Wikisource)

L’extrait est beau, mais ce n’est pas là-dessus que je veux conclure. Ce poème intitulé « Dieu » a  une particularité intéressante : il est … inachevé. Il est pourtant annoncé en 1859 dans la Préface de La Légende des Siècles comme une suite à venir (avec une autre pièce : La Fin de Satan). Mais, après y avoir encore travaillé vers 1860, Hugo n’y reviendra plus, et les deux poèmes resteront ainsi : à jamais inachevés. Ils ne seront publiés que de manière posthume en 1886.
Il est probable cette œuvre ait effrayé ses proches et ses éditeurs, d’où la difficulté de le publier. Mais nous pouvons aussi émettre une autre hypothèse : celle que Victor Hugo n’est pas allé au bout de son poème… comme il n’est pas allé au bout de sa connaissance de Dieu. Il lui a clairement manqué l’essentiel dans cette quête spirituelle : la foi en Jésus. Peut-être l’a t’il senti et n’a-t’il pas osé terminer son poème… Espérons en tout cas que, sur son lit de mort, Dieu lui ait révélé son véritable amour : simple, gratuit, accompli. A Dieu seul la Gloire.

PS : c’est la fin de cette série sur Victor Hugo, merci beaucoup de l’avoir suivie ! Voir toute la série. Ce n’est pas une étude approfondie, mais simplement un ressenti très personnel et tellement subjectif. Si vous désirez vraiment en savoir plus sur la question, vous pouvez lire ce livre :
Victor Hugo et Dieu : Bibliographie d’une âme, Emmanuel Godo (Voir sur Amazon)

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